RAOUL & GEORGES - ÉPISODE 2


L’avion qui part de Ciudad de México pour rejoindre Paris ressemble à un scaphandre rempli de mygales dégoulinantes de venin. Ou alors à un tombeau plein d’un liquide vaseux, trouble, comme si mon voisin d’à côté s’était fait la morve dans son masque FFP2 (plus tard dans le vol, je remarquerai que c’était effectivement le cas, mais j’étais déjà alors suffisamment ivre pour ne pas m’en soucier plus que ça - quant à lui, on apprendra plus tard qu’il mourra, sans aucune autre information que celle-là). On doit maintenant être au-dessus de l’Atlantique - la valse des boutons clignotants s’active : je crois que les passagers flippent d’un quelque chose qui ne vient pas et qui ne viendra jamais (c’est peut-être alors une inquiétude, sans plus), ou alors ils ont envie d’un peu d’attention, ce que je peux comprendre - moi-même ayant passé une bonne partie du dîner à écouter mon deuxième voisin me raconter son travail : concevoir des pare-chocs n’a pas l’air amusant - ô, du moelleux au chocolat - et toujours les boutons qui s’allument et les stewards-hôtesses qui rappliquent - aux petits oignons, service diplomatique - il est vrai que la compagnie vient d’être subventionnée par l’Etat à hauteur de plusieurs milliards, “pour sauver l’économie, l’écono-miasme et peut-être la planète qui n’a pas besoin d’être sauvée ou peut-être est-ce l’humain qui a besoin de l’être, d’où la peur ?”. Oui, l’inquiétude est à son comble dans ce vol, alors le personnel rassure : “Le champagne est offert, Monsieur, bien sûr, je vous en amène tout de suite.” Quant à moi, je m’endors après le dessert : dans mon rêve, je suis dans une voiture de sport qui percute à grande vitesse un moelleux au chocolat géant - heureusement, le pare-choc a survécu et mon voisin de vol a donc pu conserver son job. Sursaut. Tout tremble. Cet avion va s’écraser, c’est sûr. L’orage est fort, irrévérencieux. Les ailes tremblent, le type dans le cockpit parle de turbulence mais moi je sais que ce n’est pas vrai, qu’il y a plus. Quel Dieu est aux manettes de l’aérien ? L’avion n’est pas une manifestation de la vitesse mais la scène dramatique de l’arrêt du monde. Alors il faut boire, faire mine de ne pas s’apercevoir que le monde continue pourtant de tourner - et sans nous ! comme si nous n’étions rien ! Quelle grande leçon de vie : suspendre l’existence de tout un chacun, exercice titanesque pour celles et ceux habitué.e.s à traverser les portes du temps et à calculer ce qu’il reste à faire, quelle carrière grimper, quel marché investir... Mon voisin (celui qui mourra) sort de son sac The Economist : ça parle d’aide au développement, de Colombie comme futur grand marché à conquérir, ça distribue les honneurs d’un ultra-libéralisme mondain inquestionné, on accroche la médaille du bon petit soldat à la capitale, Bogota, pour tous ses efforts dans le domaine de la dérégulation financière et de la guerre contre la drogue (toutes choses égales par ailleurs). Moi, je sais pourquoi cet homme est mort : la pensée est toujours un exercice périlleux, et en cela vital - certain.e.s, comme ce Monsieur, ont fait le choix d’esquiver cela en regardant ailleurs, c’est-à-dire nulle part. Le champagne fait des bulles, l’avion atterrit - autre exercice, technico-chimique celui-là.


Moi qui avait fuit la France sur un coup de tête pour justement la retrouver, cette tête qui s’était fait la malle, eh bien me voilà de retour à la case départ : Paris CDG, taxis à la pelle et brouillard un peu épais - Paris et ses joies inhumaines, Paris et sa gueule flinguée aux amphet' - Paname de béton, de verre, d’éther - Paris-sphérique d’un malheur qui s’annonce. J’avais prévenu Georges que j’arrivais mais je sens que le gars a une dent contre moi. Il ne viendra pas me chercher, j’en suis certain : je n’ai jamais répondu à son mail et c’est vrai que j’ai abusé - mais partir faire le vide, c’est tout oublier, même les amitiés - au moins pour un temps (serait-ce une amitié, sinon ?) N’empêche que je ne peux pas m’empêcher de penser à sa gueule d’ange un peu cabossée par les rixes dans les ruelles étroites ou dans les manifs à la poudre d’éclat - à cette gueule d’ange qui parle avec les yeux en face des trous, mais surtout droit dans les yeux : ce garçon n’est pas un ange, pourtant, et ce n’est pas un démon non plus. Ce garçon n’est qu’un homme et c’est amplement suffisant lorsque ce rôle, le sien, le nôtre, est joué avec le cœur. Lui, il en a du cœur, c’est clair : un cœur de pierre au premier abord, certes, mais un cœur écarlate lorsqu’on y plonge le regard tout au fond. Georges est une joie éruptive malgré sa fâcheuse tendance à ne pas écouter lorsqu’il se penche sur son téléphone - chacun.e ses intoxications, n’est-ce pas . Petit tremblement dans la poche de mon jean - un texto : ça c’est bon signe.


“L’air s’est épaissi, nauséabond, et les odeurs fétides grimpent du béton. Tu es arrivé, non ? Si oui, rendez-vous dans trois jours là où tu sais. Autrement, sache que tu pues toujours autant d’la gueule, même à dix mille kilomètres. Georges”


Raoul