RAOUL & GEORGES - ÉPISODE 1



Mon scooter vrombit entre mes cuisses, il s’échappe des carcasses de bagnoles qui hurlent de leurs sirènes stridentes. Le bouchon est continuel. Les versaillais, les francs bourgeois, les chemises blanches et autres parasites se cassent. Ces salopes fuient comme des rats, le navire est trop étroit pour eux. Je les méprise mais ils ne me laissent pas passer. J’ai peur que cette sensation ne dure trop. Que je reste bloqué entre ces armures métalliques, au gré des feux et de ces connards qui veulent toujours faire un mètre de plus, quitte à tout bloquer. Y’en a un, il sort sa tête de sa caisse : “t’avances ou quoi ?” il me crie. Je me retourne. Il ressemble étrangement à Raoul. Il a les même plis proches de ses yeux, des petits “<>”, sournois et méchants. Je m’approche de lui, et, du bout des doigts, je touche ses plis. Ils sont doux. Le conducteur tressaillit, il crie. Raoul est là, dans ces bouts de peau. Ils ont l’air honnêtes, eux. Ils ne font de mal à personne. Le visage est laid, mais ces plis, ils sont bien. Parfait. Raoul me manque. L’autre, avec les plis, volés, me fait honte. Il essaye de fermer sa fenêtre sur ma main. Alors je lui enfonce, sec, deux doigts dans le nez. Et je pars.


Paris est encore bloqué. On ne saurait plus dire par quoi. Les mecs en haut s’affolent de leurs propres mesures. On n’est plus si haut de nos jours. Ils leur faudraient un zeppelin, pour de manière claire et non équivoque, nous dominer. Même dans leurs forteresses, leurs châteaux et palais, ils se sentent en danger. Alors, ils fuient. Mais tous en même temps. Des SUV, pare-chocs contre pare-chocs, essayent de trouver la porte la plus proche à l’Ouest de la ville, celle qui ouvrirait à leurs yeux des routes qui donnent sur la mer ou la montagne. De Ternes à Stalingrad, ils se poussent et tremblent. Ils détestent les bidonvilles qu’ils enfument. Ils détestent les voir. Ils les créent mais quand ils passent une porte et qu’ils les voient, ils rentrent dans une rage folle. “C’est terrible” disent-ils. Les lois interdiront aux gueux d’en être sur le passage des riches. Il faudrait qu’on batisse des abris cachant les bidonvilles. Ça serait bien, pour eux, pour nous.


Que fait donc Raoul ? De Stalingrad à Montreuil, la route est vide. Le liquide visqueux des riches a disparu dans l’évier de la porte de Pantin. Raoul aurait aimé faire du scooter dans ces rues silencieuses, en écoutant sa musique de dingo, qui fait boum boum clic clic, qui rendrait n’importe quel être digne, et puis c’est tout, juste digne, complètement ravagé, le cerveau transformé en une mélasse violette qui vous sort par les yeux. Raoul serait le héros qui réussit à écouter ces trucs infects un sourire flippant sur le minois, l’air d’avoir bu cent litre de gazole et de s’allumer doucement une clope. Mais Raoul n’est pas là, il fait froid, dans les rues. Raoul a disparu dans un avion pour le Mexique. Il a fui la France et des turpitudes. Un voyage pour se sauver, se laver l’âme. Fanatique, il voulait rejoindre des guerillero. Lesquels ? Il n’en avait aucune idée. “C’est ça qu'est stylé" il m’avait dit, avant de me claquer une bise énervante, parce qu’elle pique, et de partir. Il avait des plis au coin des yeux. On aurait dit Pierre Rabhi. Je déteste ce type.


Georges

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