RAOUL & GEORGES - HORS-SÉRIE (1)




Raoul était attablé, comme un roi, sur la table la plus longue et la plus large de la bibliothèque Sainte-Barbe. Les petits furtifs, cheveux roux et minuscules moustaches, cols froissés et lunettes rondes au bout du nez, les étudiants, donc, le regardaient en levant le sourcil - personne n’aimait Raoul à la “BSB” (c’est comme ça qu’ils disaient, je ne fais que retranscrire leurs propos, ou mimiques, que sais-je). En fait, Raoul gênait profondément les âmes pudiques. Il avait cet air profondément débile, cette babine gloussante, et puis des poils, ô comble de l’insolence, des poils partout, drus, horribles. Ses poils étaient des émanations sataniques, des petits pics dressés contre le monde, et surtout, car il faut souvent dire ce qui est le plus important, ses touffes agressaient visuellement celles et ceux qui voyaient le monde avec le regard de la lucidité bourgeoise, ce regard de la personne qui sais de quoi il advient et au fond quelle est sa place. Les étudiants sont des êtres si vieux… Leurs allures juvéniles ne sont que des parades, des feintes, car au fond de leurs êtres ce ne sont que des quiétudes qu’on ne peut regarder sereinement dans les yeux. Ces bons sentiments me font vomir à chaque fois, à chaque tentative de percer à jour ces êtres, allongé dans un lit râpeux, j’en dégueule ma bile, tout mon être est entrechoqué d’une haine blanche, magnifique.


Raoul avait pété soudainement. C’était brutal et brûlant. On l’avait vu, sa tête l’avait exprimé clairement. Tous avaient compris. Des étudiants se levaient, en colère, Raoul riait. Ses dents emplissaient tout. Les salles étaient jonchées de ses éclats jaunâtres. L’haleine de Raoul sentait le pastis et la sardine. Une haleine chaude qui rentrait dans la bouche brutalement. Il fallait alors aller se la laver au robinet, en aspirant et en faisant du bruit, sans quoi, on se la coltinait pendant des heures. Raoul était tout à son aise. Il avait enlevé une chaussure, puis l’autre, étiré son pied dans un craquement, constaté que son pouce sortait de sa chaussette, et étendu ses jambes. Son corps prenait une forme perpendiculaire, tant il était avachi sur la chaise, ses longues jambes dépassant de la table, croisées et fines, Raoul lisait. Il lisait en rotant et en pétant, en craquant chaque articulation et en pouffant - évidemment. Son rire était fort, dans le silence de la salle. Des prépas littéraires s’échauffaient en se postillonnant dessus. Des prépas mathématiques s’écrivaient des messages brutalement, leurs claviers claironnaient leur haine. Les étudiants en droit, eux ne disaient rien, déjà bien soumis aux règles de le bienséance, ils avaient une peur bleue de l’esclandre.


C’était quand Raoul avait commencé à siffloter, en mâchonnant un stylo, chose assez audacieuse d’ailleurs, qu’un mouvement de rébellion avait débuté. Tirant les lacets de leurs pulls en coton siglé du nom de leur BDE fétiche ou de leur prépa, plusieurs jeunes, futures élites du pays, s’étaient levés. Ils avaient essayé de lancer une charge, ensemble. Raoul, reculant sa chaise avec habilité, s’était levé d’un bond. Il avait de nouveau pété, c’était aigü. C’était trop pour les têtes blondes. Posant chacun leur tour leurs lunettes, ils s’étaient précipité sur la bibliothèque et avaient saisi chacun plusieurs livres pour les jeter sur Raoul. C’était le rayon “KANT” et Raoul avait esquivé avec agilité la Critique de la raison pure. Il avait attrapé au vol le même volume mais dans une autre traduction. Avec violence Raoul l’avait renvoyé. L’un des étudiants l’avait pris en pleine arcade, c’était le tranchant rigide qui l’avait touché. Il n’avait pas fait beaucoup de bruit en s’écroulant. Et tous étaient étonnés, certains s’étaient penché pour voir, d’autres avaient juste haussé leur cou, puis avaient continué l’affrontement.


C’était une bataille de livre kantien et l’on pouvait apercevoir la tête du philosophe voler au travers de l’étage 2 de la BSB. Bien des années plus tard, nombre de ces jeunes avaient pu voir leurs rêves hantés par un personnage truculent, qui bizarrement avait une tête familière, une tête croisée fugacement un après-midi de février dans une bibliothèque.


Se prenant au jeu, Raoul avait commencé - évidemment - à tricher. Il s’était alors tourné vers le rayon “MARX” et ses volumes énormes. Les autres, avec des pulls moches, avaient commencé à reculer, Raoul accélérant le rythme de ses jets. Il était précis le bougre, chaque lancer se suivant d’un cri étouffé, d’une giclée de sang ou de salive sur la moquette grise. Utilisant son ordinateur MacBook Air comme un bouclier, il avait pris l’ascendant.


Heureux et fier, il gonflait le torse. Il lançait des cris aigus d’un air brutal. “OUH” “OUH” “OUH” et les autres étaient terrorisés. Il recommençait en se plaçant sur une chaise et en martelant de ses poings rouges sa poitrine. “OUH” “OUH” OUH”. On entendait des bruits de pas et des voix dans des talkies. Raoul savait sûrement d’avance son sort. Il rangeait ses affaires. Avait la mine détendue. Il soufflait des mots et riait, seul.

Il avait été amené à la sortie de la BSB sans violence. Expulsé sans honte. Les agents avaient même un certain respect à son égard. Il avait mis en échec une douzaine de petits crétins. Ces derniers ennuyaient profondément les agents de sécurité. En effet, ils se plaignaient trop souvent de leurs brutalités lors des contrôles de sac. L’un d’entre eux avait même voulu refuser de se faire contrôler “pour la troisième fois de la journée”. Son sac avait vidé entièrement par terre, sous les ricanements des collègues, ça sentait le café froid et la pluie, le petit gars avec son col froissé avait dû se mettre à genoux pour ramasser ses cartouches d’encre étalées sur les pierres froides de l’entrée.


Raoul avait écrasé délibérément plusieurs de ses cartouches en sortant. Il voulait laisser une marque. C’était son seul but, que l’on n’oublie pas sa présence ici. Sinon, à quoi bon venir ?


Georges.