RAOUL & GEORGES - ÉPISODE 5



Raoul rotait. Il rotait aigu, grave, en rythme, en ode. Il rotait comme un beau diable. Ses rots transpiraient une ferveur puissante. J’essayais de me concentrer mais à chaque fois un rot langoureux arrachait tout dans mon esprit. Je me tournais vers Raoul. Il avait la bouche ouverte, ronde. Il rotait encore, une nouvelle fois, puis il inspirait. Et c’était un gigantesque rot, comme celui d’un nouveau né fier et heureux, qui emplissait l’air d’une odeur acide et brutale. Le son de ses rots était devenu si pressants que j’avais moi-même des petits rots qui bouillonnaient dans mon ventre, comme s’ils voulaient s’y joindre, ne pas rester là - en moi. Les rots de Raoul m’avaient ensorcelé. Cela faisait de longues heures, je crois, qu’il rotait comme ça.


Alors que je l’attendais dans ce froid indéniable, près d’une tombe assez sage pour l’époque, que je repensais aux chaleurs d’un été poisseux, Raoul m’épiait. Il me l’avait dit dans un léger rot, quelques heures plus tard. Raoul était sorti d’un bosquet comme s’il était dans une pièce de théâtre de boulevard, en parlant très fort, pour qu’on l’entende. A vrai dire, il disait des phrases assez saugrenues et déjà énervantes et j’avais vite compris que Raoul était ivre. Non, pas ivre de sa jeunesse qu’il portait pourtant comme un charme sur son visage rouge, ni ivre d’amour, comme ses yeux pétillants en témoignaient, ni ivre de bonheur comme la bave à la commissure de ses lèvres l’illustrait, non Raoul était ivre de l’alcool. Un alcool que l’on boit la gorge chaude, un alcool rouge ou blanc, qui fait frémir les lèvres, perturbe les yeux et surtout, et c’était particulièrement le cas pour Raoul, qui fait transpirer. Raoul était transpirant. Des gouttes tombaient ça et là, autour de lui et dans la fraîcheur de cette journée d’hiver, on aurait pu croire qu’elle se transformaient en petits grêlons assez pointus.


Il m’avait pris les deux mains et m’avait immédiatement roté au visage. Surpris, j’avais failli chuter.


Raoul semblait avoir un coup de chaud malgré la brume glaciale du Père Lachaise. Les gouttes s’intensifiaient sur son visage, comme s’il était victime d’une pluie individuelle et le rythme de ses rots devenait de plus en plus rapide. Il tournait autour de la tombe en rotant, levait la tête me regardait puis se baissait, rotait, touchait et caressait la pierre, rotait de nouveau, me sautait au cou et rotait, encore.


Dans cet amas gastrique, j’étais saisi. Cependant, j’avais l’impression qu’il pouvait y avoir un sens. Evidemment, il m’était caché, mais je n’étais pas là pour juger mon compatriote. Et puis Raoul était un homme mystérieux. J’avais essayé de lui parler mais il n’en avait pas envie je crois, c’était encore trop tôt. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu sa tête. Il n’avait pas changé, à part l’odeur de sa bouche qui était plus présente ce jour-là.


Il s’était calmé. Il ne parlait plus. J’essayais de l’aider, d’une tape énergique dans le dos. Son mutisme, ses yeux brillants, ses cheveux mouillés, son état me préoccupait. Il était dans une transe profonde, inexplicable. J’avais essayé de lui raconter ce qu’il avait raté depuis tout ce temps mais à chaque fois, il tournait la tête ou se levait et tournait sur lui même, en faisant des ronds brefs et violents. Puis, il s’était allongé de tout son long sur la tombe et s’était endormi.


J’étais parti quand il avait roté, endormi, depuis sa tombe. C’était le rot de trop. Georges

  • White SoundCloud Icon
  • White Facebook Icon
  • White Instagram Icon

© Les Oiseaux Noirs : depuis des temps immémoriaux jusqu'à nos jours et plus encore...