RAOUL & GEORGES - ÉPISODE 4



Un après-midi comme les autres. Septembre-quelque-chose. Georges attend devant la tombe d’Adam Rayski. Raoul attend lui aussi, mais en regardant Georges se gratter les fesses.


Une heure que j’observe Georges poireauter devant la tombe où je lui ai donné rendez-vous. Scruter quelqu’un qu’on n’a pas vu depuis une plombe et constater que rien n’a changé dans la gestuelle, dans le rapport au monde, dans les déplacements indiscrets : fascination totale pour cette constance exposée à la face d’un monde en perpétuel changement - un monde disruptif, c’est-à-dire destructeur. J’aurais pu passer une après-midi entière à analyser les recoins de la présence lointaine de mon ami en le disséquant mentalement, à m’amuser de ces petites mimiques qui n’ont pas bougé - lui et sa fâcheuse tendance à se gratter les couilles en scred puis à jeter un regard suspect derrière son épaule pour vérifier que personne ne l’a vu (il aurait fait pareil en plein milieu du Sahara et c’est vrai qu’un cimetière est déjà un peu un désert à l’envers, sauf que les serpents sont des lombrics et qu’ils bouffent les os des mort.e.s).


Passer le temps dans l’observation minutieuse : se réjouir à la vue de ses joues roses brûlées par le froid, de sa tignasse à la Tintin, de son torse bombé, large, de ses épaules en épaisseur et sa ganache russo-basque, s’amuser de cette taille qui paraît toujours moins que ce qu’elle est (serait-ce l’effet de ma myopie ?) - mais surtout sentir son coeur battre à travers son k-way rouge, ce coeur large comme un océan - oui : Georges est un espace à lui tout seul, et son monde à lui, étendue magnifique, est peuplé d’un million de secousses, d’une infinité de vagues et de vents - même si ceux-ci sont parfois contraires : mais n’est-ce pas là que réside la beauté, dans la contrariété des formes plutôt que dans la pesante harmonie ? Georges est être saturé de poussières d’étoiles : le magnétisme de sa présence, l’aura fulgurante de ses gestes, son entêtement parfois - sa passion -, tout cela relève d’un autre monde, lointain ce monde - un monde oublié, et en cela précieux parce qu’à exhumer - un cosmos souverain parce que fait de souvenir et d’à venir. Georges deviendra-t-il pour autant statue figée ? Alors oui, mais à sa mort : comme un comble, une remémoration - Georges écrit dans les livres d’histoire, si cela aura encore un sens lorsqu’on aura tout foutu en l’air (ou alors dans les livres d’histoires, au pluriel cette fois-ci). Alors oui, mon ami Georges, peut-être qu’il finira au Musée Grévin de la Révolution - mais la Révolution ne commencera-t-elle pas d’abord lorsqu’on aura aboli la fonction du musée, c’est-à-dire l’essentialisation d’une esthétique en train de se faire, donc jamais accomplie, et ainsi gravée dans la roche - indécrottable ? Non, Georges ne sera jamais une statue : trop vivant pour cela, Georges - sûr que la statue se déminéraliserait pour laisser mon ami reprendre le flambeau de ses combats. Une heure passe : Georges reste fidèle au poste. Il fait le guet devant la tombe et s’attend peut-être à ce que je déboule en trombe en lui tapant dans le dos, un sourire en coin. Mais non, moi je ne bouge pas, ou si peu… Finalement j’arrive. Ou pas vraiment. Enfin un peu. Je ne sais plus... L’écriture permet la pratique du détour : c’est drôle d’en jouer comme si l’on était vraiment là alors que ce n’est évidemment pas le cas : l’écriture comme palliatif aux frustrations d’une vie toujours plus droite dans sa monotonie : l’écriture comme écart aux normes imposées d’ailleurs, dans la vie quotidienne, dans cette même-merde-en-pire : l’écriture comme déraillement de ce train sous lequel, finalement, on aurait bien fait de se glisser, ce qui ne manquera pas d’arriver à un moment ou à un autre - mais quand ? L’écriture comme suicide ? Non : l’écriture comme sur-vie. Alors détour, stylistique celui-là. Raoul entre dans la scène de la discussion alors qu’il était jusqu’à présent dans la mise en scène de lui-même à travers Georges, écho de sa propre conscience. Raoul : Bonjour Georges.

Georges : Raoul mon frère...

Raoul : Comment vas-tu ? Georges : Bien et toi tête de mule ? Raoul : J’ai bouffé des moules au Léon de Bruxelles avant de venir alors ça roule. Georges : Des moules de Bouchot ? Raoul : Je ne sais pas mais cette fois je ne les ai pas vomies. Georges : C’est vrai que tu as la gerbe facile toi. Raoul : C’est toujours un plaisir oui de vider ses flux faut savoir se décharger, c’est comme une thérapie le divan en moins. Georges : Ouais enfin va falloir creuser ce problème mon vieux parce que c’est assez gênant parfois. Raoul : Ouais. Georges : Ça va la vie sinon ? Raoul : Dans la vie il y a ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Georges : Toi tu creuses. Raoul : J’ai toujours été nécrophile oui.

Georges : C’est sympa un cimetière pour se retrouver. J’aurais pas trouvé mieux. Raoul : J’ai toujours trouvé ça très érotique une tombe - tout y est très suggéré : un bloc en marbre massif quelques fleurs un trou creusé et puis les limaces. Georges : T’es chelou mon vieux. Raoul : Et moi je t’aime. Tu le sais. Georges : Pourquoi cette tombe ? Je pensais que tu avais tourné la page avec cette obsession en partant en voyage à l’autre bout du monde. Raoul : Justement Georges justement. Tout a empiré et en même temps tout s’est éclairci comme le soleil arrive toujours après l’intempérie.

Le vent tout à coup se lève - intempestif. Georges frissonne. Raoul, lui, est comme possédé par quelque chose. Raoul : Il y a du vent... C’est la tempête divine… La prophétie… Georges : Depuis quand t’es croyant ? Raoul : Là n’est pas la question… Oui je crois - je crois à tout je suis crédule.

Georges : Amen alors mais tu n’as pas répondu à ma question. Pourquoi revenir précisément ici pour nos retrouvailles ?

Raoul : Ici m’amène le vent qui nous portera jusqu’aux plaines ébènes... Georges : Arrête tes conneries de poète Raoul tu saoules. Raoul : Et dans les nuées nous mourrons en expiant nos mille peines… Georges : T’es perché. Raoul : Et je t’aime. Georges : Tu l’as déjà dit. Raoul : Oui mais c’est parce que tu ne m’avais pas répondu. Georges : Je t’aime aussi et tu le sais.

Raoul sert Georges dans ses bras et s’aperçoit qu’il tremble légèrement. Le vent se calme. Georges : Cette tombe tu sais j’y pense tout le temps. Raoul : Et moi alors ? Elle hante mes nuits angoisse mes jours. Elle a failli me faire perdre la boule tu sais. Georges : As-tu trouvé une réponse à ton obsession ? Raoul : Oui. J’ai trouvé la clé. Raoul sort de son sac une clé toute noire. Georges : Tu te fous de ma gueule ? Raoul : Non. Je suis très sérieux. Georges : C’est ça la réponse à ton obsession ? Une clé ? Raoul : Pas n’importe laquelle… Georges : T’es givré mon pote. Raoul : Non pas du tout. Cette clé va nous permettre de creuser la tombe de ce monde misérable qui tarde à mourir. Georges : Qu’est-ce que tu racontes ? Raoul : De Karl Marx à Proudhon en passant par Gramsci, de Rosa Luxembourg à Louise Michel jusqu’à Monique Wittig, toustes n’avaient qu’une chose en tête : abolir l’oppression pour enfin parvenir à la liberté réelle de toustes. Georges : On connaît la chanson merci Raoul. Mais en quoi une clé va-t-elle nous aider ?


Raoul sourit. Un sourire démoniaque.


Raoul : Tu ne fais pas le lien avec la tombe d’Adam Rayski ? Georges : Ben il était communiste quoi donc plutôt du bon côté - enfin à nos yeux quoi. Raoul : Mais ce que tu ne sais pas c’est qu’Adam était aussi membre d’une société secrète qui réfléchissait sur la possibilité d’une gouvernance techno-fasciste du monde et sur les moyens de s’organiser pour faire front une fois la machinerie enclenchée - c’est à dire maintenant. Georges : Et donc le fait qu’on finirait tous potentiellement décérébrés en transférant toutes nos mémoires et tous nos savoirs et tous nos gestes à des algorithmes automatisés dont l’objectif unidimensionnel est la maximisation du profit par le calcul généralisé des trajectoires de nos vies ? Raoul : Oui. Et il savait aussi que le pouvoir n’avait plus besoin d’agir par la force pour obtenir le consentement : il lui suffisait juste d’une interface numérique planétaire, d’un traceur et d’une manipulation subtile des pulsions grâce aux nouveaux outils marketing basés sur les connaissances toujours plus fines du cerveau et de son fonctionnement. Mais surtout il savait que le pouvoir n’était plus seulement logé dans les usines du patronat ou au sein de la police d'Etat mais aussi et de plus en plus dans le système algorithmique global. C’est-à-dire directement dans notre poche. Georges : La destruction de l’improbable et bien sûr du monde vivant qui en est l’ultime résonance. Raoul : Une vie bien rangée. Une vie droite et normée : une vie qui ne dépasse pas. Comme un parfait coloriage… Sauf qu’ici le coloriage vient couvrir nos existences. Georges : Une vie au format carré et bien tracée. Raoul : Un carré et des flux de marchandises pour le remplir. Georges : Et alors pourquoi cette clé ? Raoul : Pour ouvrir un coffre caché sous la tombe. Georges : Et il y a quoi dans ce coffre ? Raoul : Aucune idée. La nuit tombe. Raoul & Georges se cachent. Le parc est fermé. Ils creusent. Tombent sur le coffre. Georges s’empare de la clé. Il tremble. Il passe la clé dans le mécanisme. La fait tourner à l’intérieur. Un clic résonne. Puis un crac. Le coffre s’ouvre. Une musique joue : Qui va m'arrêter p't-être la 5G

Traqué ces enculés savent tout c'que j'fais

Faut plus braquer faut encoder

Moi j'vais encoder rien du tout j'ai l'BEP

En gros c'est cuit la seule issue la Piraterie

On vide les coffres on s'réfugie comme Ben Ali

Moi j'sais qui j'suis j'suis pas Kouachi j'suis pas Charlie

Que des frères j'ai pas l'esprit d'camaraderie”


Georges : D’où il pouvait connaître 5G de Booba le type ? Ca vient de sortir !

Raoul : Aucune idée, c’est vraiment chelou… Mais regarde, il y a autre chose au fond...


Et en effet au fond du petit coffre gît un livre tout poussiéreux : Georges s’en empare, l’ouvre. A l’intérieur, une inscription gravée à l’encre rouge :


“En ouvrant ce livre vous avez changé le cours du temps.”


Raoul

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