RAOUL & GEORGES - ÉPISODE 3



Le Père Lachaise est un endroit vide. Oh, certes, on y retrouve tout un tas de tombes, saugrenus bouts de pierres, amoncelés ici et là, formant des images, des larmes qui tombent sans arrêt - insupportable. Oh, en effet, il y a au moins des milliers, des millions et des milliards de cadavres putrides qui pourrissent les uns contre les autres, heureux d’embrasser leur sort, enfin. Mais cet endroit est terriblement vide.


Lors de mon arrivée dans la cité parisienne, j’y avais foncé. Je cherchais la tombe du chanteur des Doors comme l’on cherche la première fornication. Je courais, donc, suant et riant vers cet endroit infect, jonché de chewing-gums et de petits bâtards à chapeaux qui grattaient l’air de rien leur guitare, tout contents de se savoir épiés dans leur ridicule adolescence. La tombe, barrée d’une barrière vulgaire par sa normalité citadine, m’avait choqué. Elle était petite, râblée, comme un coureur espagnol aux Jeux Olympiques. Elle avait fait un signe de l’épaule typique, comme une petite danse ridicule puis s’était immobilisée. C’était un spectacle navrant. Fou de rage, j’avais craché par terre et hurlé un “fils de pute” tellement aigu qu’ils avaient tous cru à un cri d’oiseau. Le ciel n’avait pas vombri. Rien ne s’était passé dans cet après-midi d’automne, glacial par le mal être qui m’habitait. Si l’on m’avait dit, à cet instant là, où tout espoir avait quitté mon corps, qu’un fantôme de Jim Morrison résidait dans ces lieux alors, peut-être, qui sait ? je serai devenu un tout autre homme. J’aurais sûrement fait le choix de la tiédeur et de la patience. J’aurais navigué dans ces endroits en cherchant doucement cette rencontre, sans vouloir ne rien forcer et en sachant au plus profond de moi qu’un jour, au coin de l’oeil, je pourrais admirer cette chevelure ébène et entendre cette voix saisissante. Mais non, j’avais fui par les escaliers et juré de ne jamais remettre les pieds dans cet endroit infernal. A moi les joies des bagarres dans les coursives du stade, les jurons étouffés lors d’un mauvais jet de pavé (qui atterrit dans la gueule d’un journaliste), les bousculades étranglées et l’envie profonde de complètement dérailler et de sortir de ce cadre étouffant par son absence de bruit - assourdissante - que l’on pourra nommer travail mais aussi bien cimetière ou même assurance-maladie.


Raoul savait exactement combien ces pensées me prenaient l’esprit quotidiennement et il s’en félicitait. Lui qui avait parfois la patte molle, ça le faisait tressaillir un poil, et puis il aimait se laisser entraîner, dans un coup de folie et il suivait et même souvent devenait l’acteur principal d’un déraillement collectif et là on pouvait bien voir qu’il en avait, que lui aussi il pouvait. Il fallait venir mettre à sec le canal de sa tiédeur, le vider de toutes ses convenances qui l’empêtraient dans des attitudes mollassonnes mais certes très agréables. Moi-même, j’avais passé du temps dans sa chambre d’adolescent mal aérée à l’écouter disserter sur ses conquêtes et ses problèmes de cul. J’avais apprécié son café soluble et son camembert Président. Et c’est exactement dans ces instants de langueur que je lui expliquais combien le Père Lachaise était un endroit maléfique, où toute une faune de petits enculés venaient se réunir pour fêter ensemble leur joie d’être en vie. Il m’avait saisi par l’épaule et hurlé avec un accent parfaitement alsacien, autant par le bruit que par l’odeur, que je n’avais jamais vu la tombe d’Adam Rayski, car sinon je ne serais rien d’autre qu’un traître. Evidemment, je m’étais levé et avais aussitôt enfilé mon manteau. Nous nous étions rendu sur cette tombe, qui n’avait rien de spécial si ce n’est l’épitaphe. On pouvait y lire : “IL FÛT COMMUNISTE ET TERRORISTE QUAND IL FALLAIT L’ÊTRE” et c’était un véritable cataclysme dans nos petites têtes devant tant de ferveur et de sérieux, de grandeur en somme, on avait échangé un regard et puis on était parti sans un mot car il aurait été de trop.


J’attends donc sur la tombe. Cet endroit est vide quand même. Georges


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