LA DIAGONALE DU VIDE N°9



Ça coule doucement, avec une lueur lubrique, et avec une lenteur énervante, se détache doucement, tombe, me tombe dessus. La goutte m’arrive pile dans l’oeil droit, j’en tire un “putain” de douleur et la voisine ricane. Elle me toise les mains croisées, comme deux élastiques qui disparaissent derrière son dos, on dirait un 8 ou un signe de l’infini qu’une étudiante ingénue se fait tatouer lors de son Erasmus - souvenir d’un moment de gloire où toute croyance est écrasée sous le poids d’un mauvais whisky coupé au coca. Elle a vu que je la regardais, elle m’a lancé un “qu’est-ce tu veux” de l’oeil, comme un tacle, j’ai levé la tête, comme un con.


“Vous voyez, ça fuit !” Sa voix est aiguë, comme la petite machine argentée de Monsieur Goudicheli, dentiste de son état, qui s’occupait de moi quand j’avais les dents gonflées de caramel. Cette machine ponctuait chaque lundi ma douleur dentaire, avec cette sonorité vicieuse : un cri aigu, méchant. Je l’ai mordu ce con, il m’en a toujours voulu depuis.


“Vous voyez ou pas ?” Elle me tend son doigt, il est légèrement tordu. C’est étrange, ça me trouble d’un coup et je sens la sueur commencer à s’échapper de mes tempes - la fuite est continuelle, c’est un état de normalité. Je lève les épaules : “vous êtes sûr que c’est de chez moi ?” Elle me regarde, méchante, “bah oui, vous habitez au dessus !”


Effectivement, cette voisine est toujours en dessous de mes miasmes et de mes douleurs. Elle me le fait sentir, qu’elle m’entend, qu’elle me voit, qu’elle me sent. Avec sa tête de petite conne, son air supérieur, elle me déteste et elle l’assume. Je ne sais pas quoi faire face à tant de dégoût à mon égard, pas moyen de lui foutre une balayette, ça serait trop. J’essaye d’avoir un air détaché, mais sans le vouloir j’utilise alors un ton super lent et irritable, comme un enfoiré de Suisse qui s’est perdu en ville et demande son chemin d’un air gentil.


“Vous savez c’qu’il faut faire ?” Décidément, je suis un de ces cafards qu’elle aimerait écraser lentement du bout de son chausson rose. Sa tête devient rouge, ça se voit, elle a préparé le moment. Je note sur son ordi qu’elle est allée sur un site spécialisé pour enculer le pauvre débile qui a une fuite au-dessus. Tout est prêt, la sentence va me tomber dessus. J’imagine déjà des huissiers scrupuleux rentrant dans mon domicile, lunettes sur le bout du nez, avec un carnet sous le bras, consciencieux. Puis les flics derrière, avec leurs “Monsieur” comme des virgules dans chacune de leurs phrases. C’est bon, je suis foutu, arrêtez-moi.


“A vous de me le dire, c’est vous qui avez une fuite !”


Aussitôt dit, aussitôt fait. Je prends la fuite, il n’est jamais trop tard.


Georges

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