LA DIAGONALE DU VIDE N°8



Je n’ai pas pu aller bien loin. Ils sont venus me tirer du lit alors qu’il ne faisait pas encore jour. Ils ont passé une lampe torche à travers la toile de ma tente, puis ils l'on secoué en voyant que la lumière ne me réveillerait pas. D’abord, depuis l’intimité de mon foyer que je partageais avec le cadavre d’une bouteille d’eau vide, je leur lâchais les pires insultes que je connaissais et que je gardais en stock au cas-où une situation comme celle-ci se présenterait, des insultes apprises à la fréquentation intellectuelle de grands maîtres comme Bukowski, Fante (père et fils) ou Miller, ou bien glanées dans des endroits louches et peu recommandables : des épiceries de nuit fréquentées par des tox' ou des flics, des bars malfamés dont les toilettes sont plus humides que l’Amazonie ou des boites de nuit d'ex-Yougoslavie. Ce sont des insultes qui généralement touchent leur cible de plein fouet et suffisent à neutraliser celui qui s’est porté responsable de l’affront, à le faire fuir à pleine jambe ou, au moins, à le laisser se liquéfier de l’intérieur jusqu’à ce que sa tête s’écrase au sol et qu’il ne me reste plus qu’à essuyer la semelle de sa chaussure gauche - 47 de pointure pour la mienne - le long de sa joue déjà bien rougie par la honte.


Après toutes ces insultes - qui ont juste eu pour effet que les deux mecs m'ont attrapé par les pieds après ouvert la toile de la tente afin de m’en tirer violemment -, insultes que je ne vous décrirai pas ici de peur de vous dégoûter à jamais de l’espèce humaine, je me suis aperçu que j’avais déjà croisé ces types dans une vie précédente - tout du moins leur espèce -, et que je ne connaissais que trop bien leurs petites manières. Oui, des mecs avec des lampes torches, des dégaines de ploucs virils et des petites casquettes sur la tronche ne pouvaient être que des flics. Quant à mes insultes, ils ne les comprenaient évidemment pas puisque toutes étaient exprimées dans le Français le plus parfait et exécrable qui soit. Des condés, il ne manquait plus que ça pour foutre en l’air mon projet de départ. Et en plus habillés comme s’ils allaient se la coller dans un club eurodance le long d’une autoroute bulgare : casques de moto jaune fluo dans la main, combinaison fluorescente également qui leur serrait les couilles et petites moustaches rasées de près. Mais d’où venaient-ils, ces deux-là ?


« Passeport ? », m'a demandé le plus étanche des deux. « J’ai pas », je lui réponds. Il m’attrape par le bras. « J’ai pas j’te dis », dans un espagnol dont je vous épargnerai la traduction pour des soucis évidents de compréhension. « D'accord, suis-nous, qu’il me rétorque, il faut qu'on parle ». Mon sang ne fait qu’un tour : les flics colombiens, c’est autre chose que nos spécimens français qui se mettent des cagoules et des gilets jaunes pour se fondre dans la masse et taper fort dans les genoux des chalands avec leurs matraques téléscopiques. Et puis il était hors de question pour moi de taper la discute avec les nombreux lombrics du coin lorsqu’ils m’auront enterré après m’avoir tiré dans le dos en me faisant passer pour un narco (ça n’aurait pas été crédible), et encore moins que ma tronche toute terreuse fasse le tour des différents JT français et que David Pujadas ou, pire, Jean-Pierre Pernaut, cite mon nom au 20H.


Il ne me restait plus qu’à faire ce que je savais faire de mieux : fuir.

Raoul