LA DIAGONALE DU VIDE N°6



Finalement, le fermier aussi a été retrouvé mort. Il s’est pendu dans sa chambre avec un petit noeud coulant. Personne n’a voulu connaître les raisons de son suicide et il n’a pas laissé de lettre d’explication - dans les environs, des rumeurs disaient qu’il ne savait écrire qu’une chose : les sommes que les autres habitants du coin lui devaient aux dés, et il paraît que ses créances étaient nombreuses, à moins que ce ne soit ses dettes, les gens ne sont plus très sûrs… Ceci expliquerait alors peut-être sa mort… Evidemment, sa femme était dévastée. Même si elle ne l’aimait plus depuis belle lurette, elle pleurait tout de même à chaudes larmes et il fallait que je la rassure en lui disant qu’après tout, il aurait très bien pu mourir demain du virus. Elle m’a appris que sa cousine de Bogota l’avait chopé et elle m’a craché au visage en me disant de ne plus jamais venir la voir. Jusqu’à preuve du contraire, c’était elle qui venait me trouver. Mais soit.


Me voici donc seul dans cette campagne brumeuse encastrée au milieu de montagnes cotonneuses protégeant cette vallée perdue au milieu de nul part que seules quelques lumières de chaumières isolées éclairait. Une campagne toute vide. Au début, tout était fort sympathique, dans cette campagne : je courais après les poules qui faisaient ‘’cot, cot, cot’’ (sans accent latin, étrangement), je grimpais aux arbres en essayant de voir le plus loin possible (mais avec toute cette brume, impossible même de voir le village, qui n’était d’ailleurs pas très beau) et je m’amusais à écouter les oiseaux en leur donnant des noms étranges (en tant que bon vieux parisien, je ne connaissais aucun de leurs noms réels, c’est d’ailleurs pour ça que je publie ces textes ici : Les Oiseaux Noirs, c’est générique, y’a pas besoin d’avoir un diplôme en ornithologie pour comprendre où vous avez mis les pieds).

Enfin bref, j’apprenais à redevenir un enfant, à la différence près qu’il n’y avait pas mon oncle Maurice pour me montrer ce qu’il appelait ‘’sa petite chose’’. Maurice est mort, lui aussi, et avec lui tous ses secrets - ô combien nombreux et dégoulinants -, alors paix à ton âme, cher Maurice, le monde enfantin se souviendra de toi éternellement.


Seul dans cette campagne, donc. Et à un moment, méditant sur un rocher, le regard dans la vacuité de mon esprit, une idée lumineuse m’est apparue : il fallait que je m’en aille d’ici où j’allais mourir d’ennui tel un Jack London bloqué dans une petite ville perdue des Etats-Unis attendant de sauter dans un train de marchandises. Sans oublier que mes réserves de sang étaient en train d'être aspirées par des moustiques aussi voraces que des petites vieilles effrayée par la mort dans la queue d’un supermarché sous vide. J’ai donc envoyé un texto à Georges - qui n’était jamais sans mauvaises idées dès lors qu’il s’agissait d’aventures rocambolesques -, en espérant qu’il m’encourage à partir, lui qui m’avait initié à la route, à la fuite, au changement de cap et aux grands écarts, mais aussi à la drogue - c’est une autre histoire :


« Enfoiré, je m’en vais de ma cambrousse. T’es où ? J’espère te voir bientôt. Prends soin de toi. »


Mais il n’y avait pas de réseau.


Raoul