LA DIAGONALE DU VIDE N°4



Le virus est arrivé en Colombie et il y a même eu une première victime : c’était une vache. On l’a retrouvé étendue le long de la petite rivière qui longe, un peu plus bas, la maison de campagne où je crèche. Elle avait les yeux rouge et le bide tout gonflé, il y avait même un peu de vomi près de l’endroit où l’on a retrouvé son corps. C’était une belle vache toute noire avec quelques traces blanches au niveau des narines. Le vacher était désespéré. A la presse, il a raconté qu’elle était en effet devenue bizarre, ces derniers temps, sa vache. Elle ne voulait plus pâturer, elle marchait en zigzag et elle rotait fort, si fort que je l’entendais depuis ma tente au moment de me coucher, et même qu’avant que j’apprenne la nouvelle, je pensais que c’était les grognements des ivrognes du village qui rentraient chez eux le long de la voie ferrée en essayant de ne pas tomber du pont qui surplombe la rivière, la machette glissée dans un fourreau attaché à la ceinture, « au cas où ». Le vacher pensait que sa bête avait dévalisé sa réserve d’aguardiente parce que, en effet, les bouteilles se vidaient peu à peu sans raison apparente : il n’y avait rien à fêter, pas même une victoire aux dés. Par contre, il n’arrivait pas à s’expliquer comment elle aurait pu ouvrir les bouteilles avec ses grosses pattes toutes boudinées... Peut-être avait-elle une complice... Sa femme ? Ceci expliquerait alors cette curieuse odeur d’éthanol qui l’enveloppait à l’heure du coucher. « Mon nouveau parfum, mi amor », lui répétait-elle en se retournant pour éteindre la lumière et le laisser, lui, en proie à des doutes inavouables.


Alors quand on lui a dit que sa vache était morte du coronavirus, il n’y a pas crû. Chez lui, on ne boit que de l’Aguila ou de la Poker, des productions strictement colombiennes, on ne toucherait pour rien au monde à cette foutue bière mexicaine insipide. Quand il a fallu lui expliquer que le coronavirus, ce n’était pas exactement ça, que c’était comme une grippe mais un peu plus vénère, une grippe qui avait déjà foutu toute l’Europe en prison et qui, à l’heure actuelle, venait tout juste d’arriver en Colombie par l’intermédiaire d’un touriste Chinois qui s’était trompé d’avion et avait embarqué pour Bogota à la place de Calcutta, alors là, le vacher, il a fait les yeux ronds et il s’est mis à pleurer à chaudes larmes en avouant qu’il devait se confesser, que tout ceci n’était qu’un signe de plus qui lui parvenait du Ciel et qui annonçait le moment inévitable où il devra répondre de ses actes devant la Justice des Hommes. S'il allait donc mourir d’une grippe carabinée, il préférait tout de suite parler : c’était lui qui, chaque dimanche matin, déposait une bouse de vache emballée dans du papier journal devant l’Eglise Pentecôtiste installée depuis l’année dernière dans le village. En tant que fervent catholique, c’était un acte impardonnable, fût-il adressé à l’encontre de ses rivaux protestants et de leurs chants bizarres. Il attendait maintenant bien de la justice qu’elle le condamne sévèrement, car maintenant qu’il savait qu’il allait mourir, il était temps pour lui de répondre de cet acte ignoble.


Depuis, le vacher - qui est aussi notre voisin - ne sort plus de chez lui. Les fenêtres de sa mansarde sont calfeutrées de planches de bois, il se fait livrer sa nourriture par son frère qui tient une ferme à quelques kilomètres de là, et ses vaches, elle, sont dans la grange, enfermée à double tours. Seule sa femme ose parfois pointer le nez dehors et, je peux le confirmer maintenant, c’était évidemment elle qui vidait les bouteilles d’aguardiente en l’absence de son mari. Tard le soir, il nous arrive en effet de nous retrouver pour boire quelques verres et nous allonger dans l’herbe, la tête dans les étoiles.


Raoul

  • White SoundCloud Icon
  • White Facebook Icon
  • White Instagram Icon

© Les Oiseaux Noirs : depuis des temps immémoriaux jusqu'à nos jours et plus encore...