LA DIAGONALE DU VIDE N°2



Ça y est, ils sont tous rentrés chez eux, mes compatriotes européens. Ils étaient bien jolis avec leurs gros sacs Quechua remplis de fringues étanches pour leur virée en Amazonie sous ayahuasca, leurs idées incroyables pour changer le monde et le ralentir à grands coups de jardins en permaculture et de constructions en terre-paille, et puis leurs visions nocturnes au coin du feu, l'appel qu'ils ont reçu une nuit dans leurs rêves, cet indien vêtu d'une longue cape blanche qui leur a exhorté à prendre soin de la Pachamama et de se rapprocher d'elle, quitte à ce que ce soit au fond d'une tombe bouffé par les lombrics natifs d'Amérique latine.


On les voyait arriver à des kilomètres, ceux-là : de grands sourires, des cheveux longs et des bracelets aux poignets et aux chevilles, vestiges de leur précédent voyage en Asie après avoir démissionné - à raison - de leur job de consultant dans une tour de Londres, Düsseldorf ou La Défense. Même si j'avais parfois envie de leur mettre de petites claques lorsqu'ils persistaient à parler anglais avec le chauffeur de taxi qui les conduisait à leur auberge, j'avais quand même de la sympathie pour eux et j'avais appris à les comprendre, ces hippies riches. Finalement, je préférais leur compagnie à celle des nord-américains qui persistaient à vouloir me parler anglais pour me raconter leur éveil de conscience après un cours de yoga à San Diego, Californie, en mimant un petit mouvement de main entre le pouce et l'auriculaire alors que j'avais juste envie de regarder dans le vide.


Bref, ils vont me manquer, mes petits Européens. Je leur souhaite un bon retour et, en un sens, je les comprends. C'est dur de voyager dans des pays qui, peu à peu, les discriminent, leur interdisent de prendre des bus et des auberges, bref, les poussent vers la sortie, referment les barreaux de la prison délicatement. J'espère juste qu'ils ne redeviendront pas des connards finis une fois rentrés au pays et qu'ils conserveront leurs sourires intacts, même si c'est pour trimer à nouveaux comme des abrutis pour un patron qui, à l'heure actuelle, doit bien flipper dans son manoir, non pas du Coronavirus - car cet enfoiré de survivaliste avait déjà tout prévu jusqu'à la mitraillette pointée sur la tourelle de son château de campagne au cas où la plèbe voudrait piller ses victuailles précieusement gardées dans sa cave, entre un Mouët et un Saint-Émilion 94 -, mais plutôt que ses salariés ne reviennent pas au travail comme d'habitude. Est-ce qu'on va devoir toute notre vie se soumettre à des logiques qui nous dépassent en baissant les yeux le long des trottoirs jonchés de toutes nos merdes ?


A ce sujet, je découvre que c'est assez périlleux de chier dans des toilettes sèches en plein air lorsqu'il pleut averse mais qu'au moins ça fait des économies de papier - car ici aussi, les Colombien commencent à faire des réserves.


Mais ça, c'est une autre histoire.


Pour le moment, moi, j'ai juste peur qu'un crotale long comme une lance à incendie me saute dessus en sortant de ma tente - Quechua, cela va de soi.


Raoul

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