LA DIAGONALE DU VIDE N°10


Courir en tong le long d’une voie ferrée, c’est vraiment une galère. Il pleut, ça glisse, je me pète la gueule. Je reprends, le souffle coupé, la pluie humidifie les poils de mes doigts de pieds, eux-mêmes noyé sous une espèce de gadoue flasque. Je m’arrête le long d’un abri de fortune, le bois aussi est tout mouillé, j’ai le cul trempé, ça gratte. Plus d’eau dans ma bouteille. Je regarde le ciel noyé sous des nuages menaçants. J’aimerais bien voir ce qui s’y trouve, tiens, derrière le ciel. Peut-être une piscine à débordement avec tout autour des petits mecs nus en noeud pap’ qui me serviraient du Bailey’s en moulinant des fesses et en me disant : « Voici, Monsieur est servi », et à qui je rétorquerai, le regard oblique : « Merci, mais n’oubliez pas les glaçons. » Ou bien peut-être qu’il y a un long type bronzé en chemise de lin avec une pancarte free hug, une barbe blanche qui lui tombe jusqu’aux orteils et un sourire de gros vicelard, et qu'il profiterait de son étreinte pour me caresser délicatement le trou du cul avec son index en me déblatérant que « Dieu est amour » - c’était la théorie de ma grand-mère, plus deux-trois trucs.


Il pleut. Ouais, il pleut. C’est pas la joie. Je fais une pause, je regarde au loin. Y’a rien à voir. Trop de nuages. Il va falloir que j’avance dans cette soupe, pas le choix. Je pense à Georges et j’imagine le nombre de kilomètres qui nous séparent l’un de l’autre. Peut-être dix mille ? Ca fait combien de jours de marche, ça ? Et si on décidait de se retrouver à mi-chemin, ça nous ferait atterrir où ? Vu la carte, sûrement au milieu de l’Atlantique. Moi, je sais nager. Mais lui, y arrivera-t-il ? Je l’imagine déjà en petit slip de bain, au milieu d’une eau glacée en mimant ce geste qui aurait pu ressembler à un crawl si seulement l’ouverture de sa bouche au moment des respirations n’était pas la même que celle d’un gamin épileptique qu’on aurait retrouvé en demi-mort dans la cave de Marc Dutroux. Non, mieux vaut ne pas penser à d’hasardeuses retrouvailles qui auraient pu nous mettre en danger tous les deux et attendre qu’une technologie moderne de transport comme l’avion facilite celles-ci.

J’essaie de le rappeler. J’entends à l’autre bout du fil une voix d’ado boutonneux. Il n’a pas changé son répondeur depuis que je le connais. « Georges, réponds. Urgent. » Je sais qu’il va falloir que j’attende pour espérer une réponse qui, si elle arrive, sera une sorte de monosyllabe maléfique, un « ouais » décisif et imperturbable qui caractérise si bien le tempérament du garçon. Mais faut pas s’attendre à des épanchements romantiques de la part d’un russo-basque abonné aux tribunes du Red Star, juste à un engagement, une fidélité et un dévouement sans failles. C'est carré, quoi.

Tiens, un village. J'ai la dalle.

Raoul

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