J'AI LES YEUX ROUGIS DE COLÈRE, D'ESPOIR ET DE LACRYMOGÈNE



























J’ai les yeux rougis de colère, d’espoir et de lacrymogène. Il fallait les voir avec leurs sérieuses dégaines, leurs mines patibulaires de molosses de vestibules, leurs vestes glanées dans des armureries enflammées - et il fallait les voir nous enfoncer leurs clous avec leurs matraques, leurs grenades et tout ce qui constitue l’arme de leur courroux, leurs regards froids vides inexistants morts et pourris gâtés. Mais nous étions là et nous y sommes restés : c’est vrai que la manifestation a été évacuée en fanfare comme un nénuphar qui se serait déployé puis dissipé en pure vapeur noire ; c’est vrai aussi qu’à l’heure où j’écris certain.e.s, peut-être, rôdent dans un commissariat qu'ils n'ont pas choisi et que leur repas du soir sera sans doute un plat de pâtes sauce tomate-basilic (si les normes d’accueil en GàV n’ont pas changées) ; et c’est certainement vrai, enfin, qu’un monde nouveau n’est pas encore apparu et qu’il tarde à apparaître - même si pour cela il faudra respirer des gaz étranges qui nous donneront certainement le cancer à un moment : mais bon, faut bien tenter le truc, non ?


Et alors, quoi d’autre après ? Encore crier ? Encore braver les sommations ? S’évader comme des oiseaux, les ailes brûlées par on-ne-sait-plus quel incendiaire, aussi nombreux soient-ils ? Et alors, que faire de tout ça - et que faire de nous ? Nous étions là, quelque part, nombreux, invincibles, et nous sommes repartis chez nous comme si nous avions encore un rendez-vous à prendre - une nouvelle consultation, un nouveau diagnostic, bref : quelque chose à soigner, encore et encore, toujours et toujours - il suffit de venir de repartir de revenir - la marche ininterrompue de nos luttes ne saurait s'interrompre : la cadence, le repos, la halte, le bon tempo, l'écart, la dérive, oui, mais rebrousser chemin ? Jamais. J’ai les yeux rougis de colère, d’espoir et de lacrymogène. Et pourtant… Nous étions nombre, nous étions monde, ou presque - et cela, ce n’était plus gagné du tout. Interdits, tous nos rassemblements, nos échanges de regards entre inconnus et reconnus - tiens, comme cela faisait longtemps qu’on ne s’était pas vu ! Comment vas-tu ? Que deviens-tu ? La manifestation : prendre des nouvelles des absents qui reviennent, qu’on avait oublié et là, paf, le regard qui se croise - et quelques palabres, des sourires - beaucoup - et puis s’en vont : c’est déjà ça. Et c'est déjà énorme - comme un visage qu'on ne peut pas ne pas voir, qui a toujours été déjà là - et en lui toutes les flammes de nos débordements. Se réunir, pas seulement entre copain.e.s, mais en nombre, en foule - se fouler s’enfôlatrer faire foule et quelque part déjà la folie de tout ceci : le mot de réunir était une forme sans consistance, une petite flaque qu’on prend la peine de contourner pour ne pas se mouiller les pieds (quand même, on se souvient qu’elle mouille, et puis ces derniers temps on avait les chaussures un peu trouées) ou un petit vide qu’on préfère ne pas regarder (car au fond se trouve un peu de honte).


Oui, se réunir n’était plus qu’un léger souvenir : celui d'une allumette laissée frétillante au fond d'une petite caverne, une allumette qui aura été allumée avec un petit feu, tout petit, minuscule - mais il n’y avait plus personne pour la regarder flamber, c’est à dire vivre, et vivre en couleur vive. J’ai les yeux rougis de colère, d’espoir et de lacrymogène. Tiens, ça aussi ça m’avait manqué - l’odeur de poivre, le nez qui gratte, les yeux qui pleurent qui ne voient plus rien les yeux aveugles - et là vous ne le savez pas mais je pleure en me remémorant toute cette foule criante gueulante chantante dansante formée fugitivement et déformée aussi vite qu’elle était apparue - il s’agit de faire trace sans plus, mais de faire tracé profond dans le mur - une trace indélébile avec de l’allure - un truc qui flambe comme une Rolex en flamme sur un poignet de fauve. Il y a toute une écologie de l’odeur dans une manifestation - ça pullule dans chaque pore de la peau dans les rues et même dans le métro - dans ce métro bondé de la 12 - la sueur des un.e.s et des autres se mêlent aux narines des un.e.s et des autres : c’est comme ça qu’on amène un petit bout de souvenir avec nous, quelque chose comme un pavé mental ou parfois un coup de matraque laissé en travers de la gorge de la nuque - tout ceci, l’odeur nous le rappelle : la manifestation d’une odeur de manif’ dans une narine en or massif - l’or, c’est nous. Et dehors ? Regardez cette foule qui crie scande carapate son monde, ce monde qu’elle veut voir mort le voir vomir en vois-tu en voilà partout dans les égouts. Ils nous dégoutent mais nous leur montrons qui ils sont : du pur doute, voilà tout. Bon Dieu, que c’était bon de vous retrouver tous.tes, même pour quelques heures, même pour un temps fini qui fait temps retrouvé, comme Proust ou à peu près : un temps déchaîné, donc vécu à fond. Et après ? Mettre des gouttes, manger une soupe et attendre de prendre la route à nouveau, presque en famille - Maman, quand est-ce qu’on arrive ? Au bout du chemin, mon chéri. Et c'est où ? C'est nul part et tous les jours.


J’ai les yeux rougis de colère, d’espoir et de lacrymogène.


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Texte acrobatique : Raoul Tarez, mardi 17 novembre, 22h46 Image téléphonique : Marie Quéau (@mariequeau) (A lire en écoutant ceci, une oeuvre de December & de Marie Quéau ayant directement inspiré l'écriture - "Quand tout ceci sera terminé nous trouverons celleux qui ont joué avec nos vies")

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